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SOCIÉTÉ 

 


8/03/2005

Emmanuelle Borne

2005

CARTES

Les parapluies de Tokyo

Tokyo a ceci de particulier qu’elle rend extraordinaire l’ordinaire.

Cet extraordinaire réside bien sûr dans la rencontre d’une autre manière d’être et d’un autre usage des choses. L’insolite est bien sûr le fruit de la confrontation culturelle. Mais peu importe, la découverte doit savoir se passer d’analyses : à Tokyo, les choses de tous les jours sont sans arrêt réinventées.

Ainsi va le parapluie.

Chez nous, cet objet si banal est comme une prothèse, prolongement de soi qu’on déploie sous les nuages. Il est propriété privée et se décline en différentes formes et couleurs selon son propriétaire.
A Tokyo, le parapluie appartient à tous.

Dans cette ville qui fait pâlir d’envie les tenants de la sécurité urbaine, où on peut laisser traîner son sac à main dans un café sans craindre d’en être dépossédé, dans cette ville on ne vole que des parapluies.
C’est du moins ainsi qu’on perçoit d’abord ce passage de main en main de cet objet qu’on a acheté et qu’on croit nous appartenir. Puis on comprend vite qu’il ne s’agit pas là d’un méfait mais tout simplement d’échange de bien commun. Car le parapluie n’est pas singularisé. Il est toujours de même couleur, blanc opaque, de même prix, dérisoire, et accessible partout quand nécessaire : aux entrées et aux sorties des centres commerciaux, du métro, de tout espace public.
Dans cette ville où l’objet est (trop) souvent sacralisé (le fameux Ô sac Luis Vuitton !), le parapluie est un des rares objets qui n’a pas de valeur, précisément pour les raisons que je viens d’évoquer.

A Tokyo, quand il pleut, on ne vole pas mais on cueille des parapluies. Quand il pleut à Tokyo, ce parapluie démultiplié nous offre ce que les tokyoïtes ne voient peut être pas : un spectacle qui s’il n’est pas haut en couleurs n’en est pas moins étonnant. Quant il pleut à Tokyo, la ville se rétrécie. Dans cette ville envahie par une foule si dense, le parapluie déployé la multiplie par deux. Nappe blanche qui recouvre les rues, le paysage du parapluie se déguste comme celui du Mont Fuji.

L’extraordinaire tokyoïte est là où on l’attend le moins, jusque dans l’objet le plus banal, le plus universel. Se recueillir dans un temple ou cueillir et re-cueillir des parapluies, l’extraordinaire est partout à Tokyo.


 



Màj : 3/10/07 14:43
 
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